Pierre Bourdieu et mort
Thomas Ferenczi writes in Le Monde:
Les controverses suscit�es par les interventions publiques de Pierre Bourdieu au cours des derni�res ann�es ont quelquefois obscurci l’image de celui qui est largement reconnu comme l’un des grands penseurs de la soci�t� contemporaine. Un de ses disciples, Louis Pinto, a rappel�, il y a deux ans, dans un livre consacr� � Pierre Bourdieu et la th�orie du monde social, comment le travail du sociologue a repr�sent� “une r�volution symbolique” analogue � celles qu’on a pu rencontrer dans d’autres disciplines, en musique, en peinture, en philosophie ou en physique.Ce qu’a apport� Pierre Bourdieu � la sociologie, expliquait Louis Pinto, est avant tout une “mani�re nouvelle de voir le monde social” en accordant “une fonction majeure aux structures symboliques”. ���
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L’�ducation, la culture, la litt�rature, l’art, qui furent ses premiers sujets d’�tude, appartiennent � cet univers. Mais les m�dias et la politique, dont Pierre Bourdieu fit, � la fin de sa vie, son champ d’investigation privil�gi�, rel�vent �galement de cette approche. Ce qui caract�rise les “champs de production symbolique”, selon Louis Pinto, c’est le fait que les “rapports de forces entre agents” ne s’y pr�sentent que “dans la forme transfigur�e et euph�mis�e de rapports de sens”. Autrement dit, la “violence symbolique”, th�me central des travaux de Pierre Bourdieu, ne s’analyse pas comme une pure et simple instrumentation au service de la classe dominante, elle s’exerce aussi � travers le jeu des acteurs sociaux. C’est sans doute cette volont� de surmonter les “fausses antinomies” de la tradition sociologique � entre interpr�tation et explication, entre structure et histoire, entre libert� et d�terminisme, entre individu et soci�t�, entre subjectivisme et objectivisme � qui donne � la sociologie de Pierre Bourdieu son originalit�.Des H�ritiers, un de ses premiers livres, publi� en 1964 avec Jean-Claude Passeron, aux Structures sociales de l’�conomie en 2000, en passant par La Distinction en 1979 et l’ouvrage collectif La Mis�re du monde en 1993, pour ne citer que quelques-uns des quelque vingt-cinq livres qu’il a publi�s, il a ouvert une voie d’une grande richesse. En lui d�cernant sa m�daille d’or, en 1993, le CNRS lui rendait un hommage m�rit�. Pierre Bourdieu, estimait le CNRS, “a r�g�n�r� la sociologie fran�aise, associant en permanence la rigueur exp�rimentale avec la th�orie fond�e sur une grande culture en philosophie, anthropologie et sociologie”. Mais Pierre Bourdieu n’�tait pas seulement un chercheur exceptionnel, reconnu par ses pairs � travers le monde, il �tait aussi un intellectuel soucieux d’intervenir dans le d�bat public, dans la tradition fran�aise de Zola � Sartre. Il avait fait beaucoup, dans les ann�es 1990, pour donner une grande visibilit� au mouvement social et incarner ce qu’il appelait une “gauche de gauche”, c’est-�-dire une gauche refusant les compromis consentis, selon lui, par le Parti socialiste. “Dix ans de pouvoir socialiste ont port� � son ach�vement, nous d�clarait-il en 1992, la d�molition de la croyance en l’Etat et la destruction de l’Etat-providence entreprise dans les ann�es 1970 au nom du lib�ralisme.” Face au silence des politiques, il en appelait � la mobilisation des intellectuels. “Ce que je d�fends, expliquait-il dans ce m�me entretien, c’est la possibilit� et la n�cessit� de l’intellectuel critique.” Il ajoutait : “Il n’y a pas de d�mocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. L’intellectuel en est un, et de premi�re grandeur.”
Ce combat contre le n�olib�ralisme sous toutes ses formes, Pierre Bourdieu y avait consacr� ses derni�res forces. De plus en plus, il s’effor�ait de combiner la posture du savant et celle du militant en mettant ses connaissances scientifiques au service de son engagement politique. “Je me suis trouv� par la logique de mon travail, soulignait-il dans l’un de ses derniers ouvrages (Contre-feux 2, Pour un mouvement social europ�en), � outrepasser les limites que je m’�tais assign�es au nom d’une id�e de l’objectivit� qui m’est apparue comme une forme de censure.” Il se disait soucieux de “faire sortir les savoirs de la cit� savante” afin d’offrir de solides bases th�oriques � ceux qui tentaient de comprendre et de changer le monde contemporain.
Cette lutte passait aussi par une mise en cause des m�dias, que Pierre Bourdieu jugeait soumis � une logique commerciale croissante et auxquels il reprochait de donner la parole, � longueur de temps, � des “essayistes bavards et incomp�tents”. Dans l’une de ses derni�res interventions, en 1999, il s’�tait adress� aux responsables des grands groupes de communication. Dans ces “Questions aux vrais ma�tres du monde”, il affirmait notamment : “Ce pouvoir symbolique qui, dans la plupart des soci�t�s, �tait distinct du pouvoir politique ou �conomique, est aujourd’hui r�uni entre les mains des m�mes personnes, qui d�tiennent le contr�le des grands groupes de communication, c’est-�-dire de l’ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels.”
Il s’�levait contre cette mondialisation-l�, refusant le choix entre la mondialisation con�ue comme “soumission aux lois du commerce” et au r�gne du “commercial”, qui est toujours “le contraire de ce que l’on entend � peu pr�s universellement par culture”, et la d�fense des cultures nationales ou “telle ou telle forme de nationalisme ou localisme culturel”. Loin des souverainistes, il plaidait au contraire inlassablement pour plus d’universel. En se pronon�ant pour “un mouvement social europ�en”, comme premi�re �tape d’un internationalisme bien compris, il d�fendait cet id�al, fid�le � son r�le d’intellectuel critique.
Il restait en m�me temps attach� � sa conception de la sociologie, telle qu’il avait expos�e, en 1982, dans sa le�on inaugurale au Coll�ge de France. “La sociologie n’est pas un chapitre de la m�canique, disait-il, et les champs sociaux sont des champs de forces mais aussi des champs de luttes pour transformer ou conserver ces champs de forces.” Il ajoutait : “Le rapport pratique ou pens� que les agents entretiennent avec le jeu fait partie du jeu et peut �tre au principe de sa transformation.” Contre tous ceux qui l’accusaient de donner trop de poids aux structures et de s’en tenir � un d�terminisme d�mobilisateur, il proclamait ainsi sa croyance en la libert� de l’homme. Sa vie et son �uvre sont l� pour t�moigner de cette forte conviction.
First Nozick, then Bourdieu. At a steady rate of one a day, this is startlingly similar to The Name of the Rose.